Carpocrate.
Carpocrate paraît avoir professé une doctrine très proche de celle de Basilide. [13] Il était parlé dans sa théologie d'un «Père inengendré», de «Puissances» placées au-dessous de lui et d'«Anges» inférieurs dont certains firent le monde et assujettirent les hommes à leurs lois capricieuses. A ses yeux Jésus était un homme pareil aux autres, mais comme il avait une âme ferme et pure, qui gardait le souvenir de sa haute origine, Dieu lui envoya une de ses Puissances qui lui permit de se libérer et de remonter jusqu'à son premier Principe. Ainsi feront les âmes qui lui ressembleront. Mais il leur faut pour cela s'affranchir comme lui de toutes les lois humaines, car elles ne sont que des institutions arbitraires auxquelles les Maîtres du ciel ont eu recours pour nous tenir en esclavage. Ici tous les commentateurs s'indignent et crient au scandale. A les en croire, Carpocrate aurait invité ses adeptes à violer toutes les prescriptions, à commettre tous les crimes. Il est clair pourtant que du moment où l'on regarde avec lui toutes les lois humaines comme arbitraires, on n'est pas plus tenu à les enfreindre qu'à les observer. Pour lui comme pour tous les gnostiques la vraie règle de vie est la gnose du salut, qui ne vient pas des mauvais anges mais de Dieu lui-même, et qui demande à chacun de se dégager des liens de la chair pour vivre selon l'esprit. Aussi prêche-t-il l'imitation de Jésus dont l'âme resta toujours «ferme et pure».
On raconte que Carpocrate eut d'une femme appelée Alexandrie, un fils du nom d'Epiphanie, d'une précocité stupéfiante, auteur d'un important traité «sur la justice», qui mourut à dix-sept ans et fut honoré comme un dieu dans sa patrie. Tous ces détails paraissent bien étranges. Alexandrie est avant tout un nom de lieu, celui de la ville qui fut comme la mère d'«Epiphane», dieu «qui se manifeste» aux humains. «Carpocrate» ressemble singulièrement à «Harpocrate», par lequel on désignait couramment Horus, le fils d'Isis et d'Osiris, représenté d'ordinaire sous les traits d'un enfant. Le culte du jeune Epiphane ne serait-il pas tout simplement celui d'une manifestation d'Horus, qu'une secte gnostique aurait adopté en l'interprétant dans un sens chrétien, en invoquant un écrit théologique mis au compte du Dieu? Un tel syncrétisme est dans l'ordre des vraisemblances, car nous en trouvons d'autres exemples typiques au sein du même groupe. En effet, il nous est dit que les Carpocratiens ont des images peintes ou sculptées de Pythagore, de Platon, d'Aristote et d'autres sages, ainsi qu'une oeuvre analogue de Pilate représentant Jésus. On ajoute qu'ils exposent ces images, et pratiquent à leur égard les mêmes observances que les nationaux. [14]
Ce dernier détail suppose un culte assez complexe. A cela s'ajoute la mention de repas sacrés ou agapes auxquels participaient hommes et femmes. Après avoir bien mangé et bien bu, nous dit-on, ils éteignaient les lumières et se livraient à toutes sortes de désordres. [15] Mais les mêmes bruits couraient sur l'ensemble des Chrétiens. Rien ne prouve qu'ils aient été plus fondés en un cas que dans l'autre. Peut-être els Carpocratiens s'y prêtaient-ils davantage par le mystère plus grand dont ils s'entouraient ou par l'union plus étroite qui s'affirmait entre eux. Ils disaient en effet que Jésus avait recommandé à ses apôtres et à ses disciples de ne faire part de ses révélations qu'à ceux qui en seraient dignes. Ils formaient en conséquence une société secrète où on vivait sous le double signe de la foi et de l'amour. Les purs se distinguaient entre eux par une marque peu apparente, une brûlure dans la partie postérieure de la saillie de l'oreille gauche. C'était pour eux le stigmate du Christ.
Carpocrate paraît avoir professé une doctrine très proche de celle de Basilide. [13] Il était parlé dans sa théologie d'un «Père inengendré», de «Puissances» placées au-dessous de lui et d'«Anges» inférieurs dont certains firent le monde et assujettirent les hommes à leurs lois capricieuses. A ses yeux Jésus était un homme pareil aux autres, mais comme il avait une âme ferme et pure, qui gardait le souvenir de sa haute origine, Dieu lui envoya une de ses Puissances qui lui permit de se libérer et de remonter jusqu'à son premier Principe. Ainsi feront les âmes qui lui ressembleront. Mais il leur faut pour cela s'affranchir comme lui de toutes les lois humaines, car elles ne sont que des institutions arbitraires auxquelles les Maîtres du ciel ont eu recours pour nous tenir en esclavage. Ici tous les commentateurs s'indignent et crient au scandale. A les en croire, Carpocrate aurait invité ses adeptes à violer toutes les prescriptions, à commettre tous les crimes. Il est clair pourtant que du moment où l'on regarde avec lui toutes les lois humaines comme arbitraires, on n'est pas plus tenu à les enfreindre qu'à les observer. Pour lui comme pour tous les gnostiques la vraie règle de vie est la gnose du salut, qui ne vient pas des mauvais anges mais de Dieu lui-même, et qui demande à chacun de se dégager des liens de la chair pour vivre selon l'esprit. Aussi prêche-t-il l'imitation de Jésus dont l'âme resta toujours «ferme et pure».
On raconte que Carpocrate eut d'une femme appelée Alexandrie, un fils du nom d'Epiphanie, d'une précocité stupéfiante, auteur d'un important traité «sur la justice», qui mourut à dix-sept ans et fut honoré comme un dieu dans sa patrie. Tous ces détails paraissent bien étranges. Alexandrie est avant tout un nom de lieu, celui de la ville qui fut comme la mère d'«Epiphane», dieu «qui se manifeste» aux humains. «Carpocrate» ressemble singulièrement à «Harpocrate», par lequel on désignait couramment Horus, le fils d'Isis et d'Osiris, représenté d'ordinaire sous les traits d'un enfant. Le culte du jeune Epiphane ne serait-il pas tout simplement celui d'une manifestation d'Horus, qu'une secte gnostique aurait adopté en l'interprétant dans un sens chrétien, en invoquant un écrit théologique mis au compte du Dieu? Un tel syncrétisme est dans l'ordre des vraisemblances, car nous en trouvons d'autres exemples typiques au sein du même groupe. En effet, il nous est dit que les Carpocratiens ont des images peintes ou sculptées de Pythagore, de Platon, d'Aristote et d'autres sages, ainsi qu'une oeuvre analogue de Pilate représentant Jésus. On ajoute qu'ils exposent ces images, et pratiquent à leur égard les mêmes observances que les nationaux. [14]
Ce dernier détail suppose un culte assez complexe. A cela s'ajoute la mention de repas sacrés ou agapes auxquels participaient hommes et femmes. Après avoir bien mangé et bien bu, nous dit-on, ils éteignaient les lumières et se livraient à toutes sortes de désordres. [15] Mais les mêmes bruits couraient sur l'ensemble des Chrétiens. Rien ne prouve qu'ils aient été plus fondés en un cas que dans l'autre. Peut-être els Carpocratiens s'y prêtaient-ils davantage par le mystère plus grand dont ils s'entouraient ou par l'union plus étroite qui s'affirmait entre eux. Ils disaient en effet que Jésus avait recommandé à ses apôtres et à ses disciples de ne faire part de ses révélations qu'à ceux qui en seraient dignes. Ils formaient en conséquence une société secrète où on vivait sous le double signe de la foi et de l'amour. Les purs se distinguaient entre eux par une marque peu apparente, une brûlure dans la partie postérieure de la saillie de l'oreille gauche. C'était pour eux le stigmate du Christ.
(Prosper Alfaric, Origines Sociales du Christianisme, p. 207-208, my bold)